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Le 29 mars dernier, à la veille de la Journée de la Terre qui fera plusieurs dizaines de morts et des centaines de blessés en Palestine, le Dr. Samah Jabr, psychiatre palestinienne, nous faisait l’honneur d’un entretien autour de son ouvrage « Derrière les Fronts » qui vient de paraitre aux Éditions PMN. Appréhendant l’occupation israélienne sous l’angle de ses effets sur la santé mentale, elle s’emploie à y faire face avec les outils de la psychiatrie, et participe, à travers les chroniques de ce livre témoin, à donner à voir les effets psychiques d’une oppression coloniale qui a fait de l’humiliation sa « base politique ». À découvrir absolument !

 

 

Sherine Soliman : Bonjour Dr. Samah Jabr, Salâm ‘Alaykoum. On est très heureux de vous avoir aujourd’hui pour Paroles d’Honneur pour parler de votre livre qui s’intitule « Derrière les fronts : Chroniques d’une psychiatre psychothérapeute palestinienne sous occupation ».

C’est un livre qui a ensuite donné lieu à un film, un film magnifique qui m’a beaucoup ému et qui a ému beaucoup de gens dans la salle, on aura l’occasion d’y revenir. Dans ce livre, on a plusieurs chroniques, notamment avec des cas psychiatriques, des gens que vous avez rencontré qui ont subi l’occupation et qui la subissent physiquement moralement, intellectuellement et donc psychiquement. Et c’est très intéressant d’avoir le regard d’une psychiatre palestinienne sur ces réalités que l’on voit souvent à la télévision… Je trouve que le titre le dit très bien : « Derrière les fronts », à la fois les fronts de résistance que l’on peut voir mais aussi les fronts qui sont les portes de l’esprit. J’ai trouvé vraiment fascinant de voir comment et à quel point l’occupation pouvait frapper terriblement – il y a plein de verbes que l’on pourrait utiliser – de voir comment elle peut agir sur la psychologie des individualités mais aussi du collectif palestinien de manière générale.

Pour commencer à en parler : pourquoi avez-vous décidé de publier ces chroniques et de témoigner avec ce regard psychiatrique, qui jusqu’à maintenant ne nous était pas parvenu ?

 

Samah Jabr : Merci beaucoup pour cette invitation et pour l’accueil chaleureux. C’est grâce à la réalisatrice du film « Derrière les fronts » et à quelques militants qui ont traduit mes textes en français que mon travail est connu en France. Car j’écris en anglais depuis 20 ans. J’ai commencé à écrire en anglais quand j’étais étudiante en médecine. J’ai été motivée par une expérience que j’ai eue en 1998. J’étais aux Etats-Unis, hébergée par une famille très gentille à l’université de l’Iowa à Ames. J’ai fait mes études dans cette université, et c’est la première année où j’ai vu le visage de Oussama Ben Laden. Et j’ai entendu comment les gens parlent de notre monde, du monde arabe, du monde musulman, et surtout des palestiniens qui sont devenus un prototype de la violence. Et ce moment m’a fait comprendre la mauvaise représentation que les médias occidentaux ont créé des palestiniens.

À ce moment-là je ne pouvais pas faire un discours abstrait sur la religion, la politique, l’histoire, mais j’ai pris la décision d’améliorer mon anglais pour pouvoir discuter. Et en peu de temps, j’ai commencé à écrire régulièrement dans les journaux anglophones comme The Washington Report on Middle East Affairs, Middle East Monitor, The New Internationalist. J’écrivais avant quand j’étais petite à l’école, j’écrivais aussi souvent les plaintes de mes collègues, mais j’ai commencé à écrire plus largement pour plusieurs raisons. D’abord, il y a un aspect égocentrique et narcissique dans l’écriture, parce que les gens veulent que leur opinion vive plus que dans leur vie personnelle, et partager leur point de vue avec une audience plus large. Mais aussi, il y a cette responsabilité comme médecin psychiatre. Je suis très proche des expériences des gens et j’ai trouvé que l’écriture m’aide personnellement à organiser mes idées et mes émotions, et elle sert aussi aux autres comme témoignage. Parce que dans mes études de psychiatrie et de psychologie on prend la position du troisième dans une situation traumatique : il y a l’agresseur, l’agressé et le troisième. Le thérapeute est souvent le troisième qui entend les histoires des gens et il ne peut pas être neutre. L’impartialité et la neutralité en psychiatrie/psychothérapie ne veulent pas dire que les gens restent muets par rapport aux expériences des autres. L’écriture m’aide à développer ce positionnement par rapport aux expériences des autres. Dans le contexte palestinien, qui est très traumatique, l’écriture est devenue un moyen pour ma résilience personnelle, et aussi un moyen pour ma résistance, pour servir la cause palestinienne.

 

SS : Vous n’êtes pas seulement cette troisième personne, vous êtes celle qui regarde ce conflit terrible et en même temps vous êtes impliquée directement en tant que palestinienne, en vivant cette occupation, en la subissant. Je trouve que c’est très intéressant quand vous dites que cela vous aide à organiser votre résilience. Il est beaucoup question d’humiliation dans ce livre, des conséquences de l’humiliation et des différentes facettes de l’humiliation. Il y a des chroniques par exemple où certains palestiniens sont frappés terriblement et frappés régulièrement à des endroits précis, intimes, pour vraiment essayer de saper leur dignité. Il est question de torture et de toutes les… – Je dis névroses mais je ne sais pas si c’est le mot car je ne suis pas un expert – et de tout ce que cela peut entraîner comme dégâts psychologiques, et qui peuvent détruire complètement un humain. Quand on les déshabille très souvent par exemple, tout ce que cela peut ensuite entrainer sur un homme, sur sa vie sociale, sur sa vie familiale et sur tous ceux qui seront impliqués dans ce genre de folie dans la société… c’est inhumain. Comment la psychiatrie et la psychologie peuvent apporter des solutions à tout cela, concrètement, directement, indirectement ? Je sais que ma question est large mais est-ce que l’on peut résister avec la psychologie ou la psychiatrie à ça ou est-ce qu’on n’est pas finalement obligé de faire évoluer la psychiatrie et la psychologie par rapport à une occupation qui évolue aussi, qui se montre toujours plus inhumaine et qui franchit des paliers à chaque fois ?

 

SJ : Dans mes écrits, je fais l’oscillation entre personnel et professionnel. C’est vrai que je suis psychiatre mais je ne suis pas externe à la Palestine. Je suis palestinienne et j’ai vécu toute ma vie sous occupation. Alors mes chroniques et mon témoignage sont sur mes expériences personnelles, sur les expériences des proches, des amis des membres de ma famille, et aussi des expériences dans ma profession. Maintenant on n’a pas besoin d’être psychologue ou psychiatre ou être professionnel pour résister, et je pense que la résistance est le réflexe sain contre l’occupation. La soumission et la capitulation sont les réactions malades envers le pouvoir oppressif. Maintenant, j’utilise les ressources comme psychiatre professionnelle et je trouve pas mal de ressources qui m’aident à remplir mes responsabilités comme être humain, et pas seulement comme professionnelle. La psychologie et la santé mentale créent un langage commun avec les autres. J’ai fait le choix d’écrire avec une langue qui n’est pas ma langue maternelle : l’anglais. Et aussi, la psychiatrie et la psychologie me donnent un langage commun car les gens n’ont pas besoin de grandir en Palestine ou d’avoir fait des études approfondies en psychiatrie pour comprendre comment l’humiliation peut faire beaucoup de mal dans les esprits des gens.

Est-ce que la psychologie nous donne des moyens pour faire face à notre réalité ? Il y a deux aspects de ce discours. Je crois que le soin et tous les efforts que l’on peut faire pour le bien-être du peuple palestinien sont un projet parallèle avec le projet de libération. Je crains que si on ne travaille pas sur le bien-être du peuple palestinien – quand les gens sont très mal et continuent la résistance motivés par leur trauma et par toutes les cicatrices traumatiques – leur travail pour la libération soit un travail de revanche plus qu’un travail pour la vraie libération. Ce que je souhaite pour les palestiniens est qu’ils fassent leur projet pour une vraie libération, et pas pour devenir propriétaire de la terre mais un vrai travail de libération pour les esprits des gens, pour l’humanité du peuple palestinien et pour la terre aussi. C’est un travail, je crois, qui ne libère pas seulement les palestiniens mais qui est comme un « byproduct », comme un produit supplémentaire. Cela va aussi humaniser et libérer les israéliens de ce qu’ils font.

C’est pourquoi je pense que le travail psychologique, le développement des services psychologiques et des services de santé mentale pour les palestiniens est un travail sacré en Palestine. On peut aussi faire ce travail si on est conscient de l’importance d’intégrer l’aspect politique dans les services de santé mentale, parce que la psychiatrie et la psychologie dominantes dans le monde sont créées dans des pays de confort, par des gens qui n’ont pas vécu la discrimination et l’humiliation dans leur propre peau. Et souvent, ils se concentrent sur l’aspect biologique et le conflit interne, intra-personnel. Mais les gens qui ont des expériences différentes dans des pays d’oppression, qui ont vécu la marginalisation, la discrimination, comprennent l’autre aspect qui est très important. Ils comprennent que l’aspect politique, social, la violation des droits, tout cela devient très privé et très personnel. En Palestine, quand on parle de toutes ces expériences d’humiliation, d’espionnage, d’intrusion sur les liens intimes des palestiniens, tout cela devient très personnel et très psychologique. Je suis prudente vis à vis de cette psychologie qui fait cette dichotomie entre psychologie et politique, et je pense que cette continuité, cette dialectique entre les deux peuvent inspirer le travail que je fais en Palestine. Je ne suis pas la seule et je ne suis pas la première à comprendre ça, il y a d’autres collègues dans le monde qui en parlent aussi.

 

SS : J’ai envie de vous poser un million de questions, Samah Jabr. Je vais essayer de classifier tout ça. Qu’est-ce que le fait de faire de la psychiatrie, de la théoriser dans un contexte d’occupation comme il n’y en a plus finalement dans le monde ? Il n’y a aucun contexte colonial aussi ostensiblement colonial, avec un apartheid aussi incroyable, avec une situation d’occupation aussi puissante, on n’a plus ça dans le monde. Faire de la psychiatrie dans ce contexte où les gens ne sont pas seulement confrontés à l’humiliation à un moment de leur vie, ou pendant un ou deux ans, mais naissent et sont formés comme cela par l’occupation depuis la naissance et souvent jusqu’à leur mort. Les travaux que vous pouvez faire trouvent des échos avec certains collègues occidentaux ? Est-ce que cela alimente certains travaux à l’extérieur ?

Et, pour la seconde question, vous parliez des israéliens et du fait que l’on pourrait aboutir à une certaine libération pour eux… Est-ce que vous travaillez sur la psychologie des israéliens et sur ce qui peut les amener à agir comme cela ? Ou sur l’occupation de manière générale ?

 

SJ : Je commence par la première question. Je pense que la recherche de la liberté est quelque chose d’inné, même pour les gens qui ne connaissent pas la liberté politique. La recherche de la liberté est un instinct, une caractéristique innée. Et peut-être que les gens qui n’ont pas ce privilège de vivre en liberté sont plus conscients que les autres de ce privilège. Demain a lieu la Journée de la Terre en Palestine. Les gens qui ne sont pas privés de leur terre pensent à la terre matériellement, et à toutes les ressources de la terre. Pour les palestiniens, le lien avec la terre devient un attachement, comme un lien affectif. Et la terre pour nous est le contexte dans lequel toutes les histoires personnelles, toutes les histoires avec les autres se déroulent. Sans ce contexte, les gens n’ont pas d’histoires personnelles et n’ont pas un récit complet.

Je pense que la Palestine n’est pas le seul contexte d’oppression. Il y avait, il y a, et il y aura toujours des oppresseurs et des opprimés. Et je comprends que la Palestine est un exemple d’un contexte colonial, d’un contexte d’occupation, d’un rapport de force déséquilibré de façon flagrante. Cela peut donner beaucoup de leçons au monde, il y a beaucoup de choses à apprendre en Palestine. J’essaye avec cette volonté de communiquer avec l’extérieur de sortir de notre isolement, je fais beaucoup d’efforts en collaboration avec des collègues internationaux pour présenter la situation de la Palestine comme un exemple de contexte d’oppression. Récemment j’ai dirigé une pétition qui conteste la décision d’une grande association psychologique mondiale qui a choisi de faire une conférence à Tel Aviv. J’ai profité de cette occasion pour argumenter sur pourquoi un pays d’occupation ne peut pas être un endroit sûr pour les palestiniens et pour tous ceux qui soutiennent la Palestine.

Par rapport aux collègues israéliens ou aux israéliens en général, je garde quelques liens professionnels mais avec beaucoup de conscience et de capacité à différencier qui sont les collègues israéliens qui soutiennent le sionisme libéral et qui sont les autres qui peuvent contribuer à transformer la réalité politique. Il y a beaucoup de questions qui font ces différenciations entre les deux et parmi ces questions importantes, il y a : les israéliens de gauche, les collègues, les psys qui soutiennent le palestiniens, que sont-ils prêts à laisser tomber de leur privilège colonial ? S’ils ne peuvent rien laisser tomber, ils utilisent les palestiniens comme objet pour se montrer progressistes et les palestiniens doivent faire cette différenciation pour distinguer leurs amis de ceux qui les exploitent. C’est une différenciation très importante pour nous.

 

SS : Absolument. Et concernant les israéliens, vous vous intéressez à leur psychologie ? Vous n’avez pas travaillé « derrière les fronts » israéliens ? Il n’y a pas d’étude qui pourrait être faite là-dessus ?

 

SJ : Peut-être qu’il y en aura, j’ai déjà écrit beaucoup dessus. Ce livre ne contient pas tout ce que j’ai écrit, c’est une sélection avec une concentration sur la psychologie du peuple palestinien. Mais j’ai écrit quelques articles qui montrent un regard palestinien sur les israéliens et peut-être que cela sera le thème d’un futur livre.

 

SS : Car il y a un titre d’une chronique qui collait assez bien et qui s’appelle « Sur la folie comme stratégie de défense d’Israël et sur le monde qui partage son délire ». Cela paraît tellement fou cette occupation et ce racisme à l’œuvre… Et cette colonisation est tellement violente depuis ses racines. Les racines du sionisme prenaient corps dans une Europe coloniale raciste, et c’est une idéologie coloniale raciste à l’égard, d’une manière générale, de tous les non blancs de la terre. L’Europe c’était ça à l’époque, coloniser les arabes, les noirs, tous les indigènes de la terre. Le sionisme s’est créé dans ce contexte-là. Aujourd’hui, vous commencez par dire que c’est inné de vouloir la liberté mais en même temps aujourd’hui on est dans un contexte où la Palestine est terriblement isolée en tout cas au niveau des différents dirigeants des puissances et même aujourd’hui des pays arabes. Et il y a le fait de faire face à un tel déni de l’humanité des palestiniens, et de voir renversées des références tout à fait positives. Vous parlez de l’importance des mots dans votre livre. Le mot Shahid, ce mot qui veut dire « Martyr », est devenu aujourd’hui, que ce soit en Israël ou en Europe, quelque chose qui fait peur.

 

SJ : Que l’on criminalise…

 

SS : Absolument, et pareil pour le mot de Djihad alors que c’est censé être quelque chose de positif, à la base c’est un combat sain pour la liberté, pour faire le bien, aujourd’hui quand on entend « djihad » on a l’impression que ce sont les armes, la mort… Et comment vit-on ça de l’intérieur, quand on voit que tout ce qui pour nous a peut-être une valeur extrêmement positive devient quelque chose de banni et de rejeté par le monde ?

 

SJ : En fait, j’ai beaucoup étudié le système colonial et les espoirs des autres pays colonisés, et je ne pense pas qu’Israël soit l’occupation la plus violente mais peut être la plus pernicieuse, la plus maligne. Car Israël laisse un peu d’oxygène pour laisser les gens respirer. Ils ne font pas ça parce qu’ils ont de l’empathie envers les gens, ils font ça pour empêcher une révolte totale des gens, pour manipuler les réactions des gens. Mais en même temps ils travaillent, d’une façon subtile et constante, à écraser le système de valeurs chez les palestiniens et à écraser la représentation du peuple palestinien. Et ce mal qui est arrivé à notre système de valeurs, qui a changé les valeurs, comme les mots symboliques « djihad » ou « shahid », cela a été fait par les israéliens et cela a été exporté à l’extérieur. Et en Europe, les gens, les médias, les intellectuels médiatisés sont prêts à prendre ça, et à créer ce changement de représentation des mots et des valeurs. Et c’est le dommage le plus profond pour le peuple palestinien, et pour notre monde arabe et musulman aussi.

 

SS : Quand on est dans une situation comme ça, et que militairement c’est un déséquilibre incroyable, même si les palestiniens continuent de résister, c’est tout de même difficile de résister à cette oppression verticale terrible. Finalement, comme l’expliquait Fanon dans « Les Damnés de la Terre », quand nous avons du mal à endiguer l’oppression verticale, on finit par s’en prendre de manière horizontale : la violence ressurgit sur les nôtres à l’égard de notre famille, de notre peuple. C’est une réalité à laquelle fait aussi face la psychiatrie ?

 

SJ : Bien sûr, quand les gens ne peuvent pas faire face, ils intériorisent leur colère, leur hostilité, et leur sentiment d’infériorité est l’un des mécanismes de défense contre la violence. Les gens pensent que lorsqu’ils font identification avec l’agresseur ils deviennent exemptés de l’agression de cet agresseur. Et alors, on trouve parmi le spectre très large des réactions d’un peuple occupé, et les palestiniens inclus, cette identification avec l’agresseur. On trouve rarement, quelques fois, des palestiniens qui acceptent le rôle de collaborateur, qui acceptent d’être sous-traitants, qui prennent quelques privilèges, qui servent quelques intérêts personnels, pour gérer l’oppression des autres palestiniens. Je trouve que ce phénomène que l’on peut observer dans plusieurs contextes oppressif est le phénomène le plus sévère, le plus difficile pour un peuple occupé. Cela provoque un écrasement moral très important pour les gens.

Comment la psychiatrie, la psychologie peuvent servir ? En expliquant le phénomène aux gens et en soutenant les ressources humaines des gens. Et cette éducation, cette conscientisation peuvent protéger les individus et protéger les ressources de résilience de la communauté, et aider la communauté à faire face à ce groupe qui est normalement minoritaire chez les gens. Cette explication, cette compréhension, ce n’est pas une compréhension alternative aux autres moyens de faire face, mais cela éclaire les autres moyens. Sans cette conscientisation, sans cette compréhension face à ce groupe collaborateur avec l’ennemi, cela peut apporter une guerre civile. Cet éclairage va guider un acte politique contre ce groupe, il va créer des restrictions, sans tomber dans le conflit interne et civil, qui est le but de l’agresseur.

 

SS : Dans votre livre, à ce propos, vous dites que l’une des choses qui devrait absolument être renforcée et qui trouve une vraie cohésion face à ce danger est de renforcer une cohésion nationale, une identité nationale qui est censé être déniée mais qui doit essayer de se réaffirmer. Il y a énormément de choses qui vont dans ce sens, j’ai envie d’embrayer tout de suite sur une autre question mais déjà, que pouvez-vous dire sur le fait qu’une identité nationale forte est quelque chose de très important dans cette situation ?

 

SJ : Toutes les identités. Les palestiniens comme n’importe quel peuple opprimé ont besoin de connaître leur identité. Dans les cas de trauma individuel que je fréquente trop souvent dans mon travail, quand il y a une fille, une jeune femme violée, il y a toutes les conséquences symptomatiques du trauma : flash-back, cauchemar, angoisse… Tout cela… Mais il y a une confusion de l’identité. Et cette confusion de l’identité est surtout dans le trauma relationnel, quand quelqu’un est attaqué par le protecteur de la famille par exemple. Dans cette confusion, les gens ne peuvent pas connaître leur identité, ni l’identité de l’agresseur ni les limites entre les deux. Et comme le trauma individuel fait ce dommage aux tissus du cerveau, le trauma collectif d’un peuple peut créer cette confusion dans la fabrique sociale, et les palestiniens n’arrivent pas à savoir qui est l’ennemi et qui est l’ami et comment gérer leurs relations avec l’autre. Alors les palestiniens doivent identifier les facteurs de résilience de leur communauté et pas seulement les facteurs de résilience individuelle : l’héritage palestinien, les symboles palestiniens. Les palestiniens doivent protéger les minorités, les groupes fragiles dans leur société, garder leur diversité et promouvoir la justice sociale parmi les palestiniens. Tout cela est une cohésion qui va faire face à ce trauma contre la fabrique sociale des palestiniens.

 

SS : Et il y a quelque chose qui apparaît dans le livre et dans le film et qui, par rapport à ce que vous dites, semble avoir des conséquences assez dévastatrices : ce sont les héros négatifs que représentent les dirigeants souvent arabes de manière générale et peut-être aussi palestiniens qui ont tendance à trop se compromettre. Et lorsqu’il n’y a pas de père entre guillemets ou de grande figure positive, c’est une difficulté supplémentaire.

 

SJ : Bien sûr, et lorsque l’on parle de père, on ne parle pas seulement de père biologique : on a cet aspect privé des expériences de quelques enfants et quelques individus en Palestine car la masculinité palestinienne, le rôle de père des palestiniens, la structure familiale sont ciblés d’une façon très organisée, très réfléchie par les israéliens. Mais aussi le rôle des dirigeants palestiniens, je pense que les israéliens ont fait beaucoup de mal psychique aux palestiniens à travers cette corruption des dirigeants palestiniens, et à travers les pièges qu’ils leur ont dressés.

Tout à l’heure on a parlé des éléments de résilience pour une communauté sous occupation et parmi ces éléments il y a le « responsible leadership » : la « direction responsable » qui inspire les gens. Mais on entend des choses de nos dirigeants qui apportent le désespoir aux palestiniens. Quand on entend un dirigeant qui nous dit que si nous sommes obligés « de choisir entre le pain et la démocratie on choisit le pain »… Quand on voit nos dirigeants palestiniens qui vont aux funérailles de Shimon Peres, la peur du sionisme, la peur des colonies en Cisjordanie, quand on entend les discours, les paroles des dirigeants qui expriment beaucoup de mépris pour une partie intégrale du peuple palestinien à Gaza, cela fait beaucoup de mal pour les structures et la cohésion sociale en Palestine.

 

SS : J’avais plein d’autres questions. En tout cas, j’ai trouvé la lecture de ce livre absolument formidable, et ce film aussi. Et ce qui est impressionnant, c’est de voir qu’à travers une approche psychologique, page après page j’avais l’impression de ressentir encore plus l’enfermement et l’occupation, rien qu’en lisant. Je vous remercie pour ce travail de témoignage qui est un acte de résistance vraiment lumineux, qui servira vraiment au combat pour la cause palestinienne et pour la libération de la Palestine, et j’espère qu’il sera promis à un brillant avenir. Est-ce que vous pourriez un peu nous reparler du soumoud, ce que c’est et comment cela se transmet de génération en génération ?

 

SJ : Le soumoud n’est pas un terme qui vient de la psychiatrie mais c’est un terme qui résonne bien avec un terme moderne en psychologie et en psychiatrie : la résilience. Ce n’est pas seulement un état d’être mais aussi un état d’action. Le terme soumoud est plus ancien que la résilience. Les palestiniens ont parlé de soumoud pendant le mandant britannique. Et tout ce qu’on a dit avant à propos de conserver le bien-être de la société et des individus, malgré toute l’anormalité, malgré tous les efforts d’attaquer et d’écraser les individus et la société, cela peut être qualifié de moyens de soumoud. Le soumoud n’est pas quelque chose d’inné. Oui, il y a quelques éléments comme la mentalité, comme les caractéristiques personnelles, mais on peut former les gens à faire le soumoud et c’est un travail qui doit être permis et inspiré par les dirigeants palestiniens pour bien garder les individus et la société.

 

SS : D’accord. Vous avez le dernier mot si vous le souhaitez

 

SJ : Je veux vous remercier encore une fois pour cette invitation très importante. Et aussi pour tout ce que vous avez dit concernant le film. C’est déjà difficile de d’écrire la psychologie collective d’un peuple à travers les mots et d’exprimer cela avec les images, c’est un travail très important et je suis reconnaissante envers la réalisatrice du film pour cette initiative et pour tous les efforts qu’elle a fait. Je voulais partager avec vous le fait que ce film a été très apprécié par la société civile en Palestine et il a gagné un prix : le Sunbird Award.

 

SS : Absolument, j’ai oublié de le préciser. Et j’ai dit qu’on ressentait de manière incroyable l’occupation à travers toutes ces pages et ce film, mais ce que l’on ressent aussi forcément et de manière toute aussi forte est la dignité du peuple palestinien qui continue de résister de manière formidable. Je finirai en vous remerciant. Paroles d’honneur vous remercie et tous les militants pour la Palestine vous remercient. Vive la résistance palestinienne et Tahia Falestine ! Merci beaucoup.